Communauté, subsidiarité et participation sont les maîtres mots de la philosophie du cantou. Cette petite structure d’hébergement est spécialement adaptée aux personnes âgées désorientées. En proposant un cadre proche de celui de la maison familiale, elle favorise la stimulation entre les résidents en vue de les aider à préserver leur autonomie individuelle et collective. Rencontre avec Valéry Goblet, directeur général de Mariemont village, maison de repos et de soins pionnière en matière de cantou en Belgique, et Mélina Dicensi, infirmière-chef de service en cantou au sein de l’institution.

 

Le cantou trouve son origine dans le sud-ouest de la France. En langue occitane, il signifie « le coin du feu ». C’est le foyer au sens double du terme : l’âtre de la cheminée et la famille. Dans le milieu des maisons de repos, le cantou désigne de petites unités de vie spécialisées dans l’accueil des personnes âgées souffrant de troubles du comportement, désorientées ou atteintes de la maladie d’Alzheimer.

 

Mariemont village (La Maison de Mariemont ASBL), maison de repos et de soins à Morlanwelz, dispose sur son site de huit unités cantous pouvant accueillir chacune 15 résidents. Les quatre premiers cantous datent de 1996 et, en référence à l’origine du concept, portent des noms provençaux : L’Estérel, les Calanques, Les Oliviers et Les Santons. Les quatre suivants ont été construits en 2008 et baptisés suivant les noms des villes étrangères jumelées avec la commune de Morlanwelz (Valea Lunga, Pleszew, Le Quesnoy et Villarosa). Ils répondent tous à un projet de vie particulier, qui va de la mobilité à la relaxation, en passant par le contact avec la nature et le monde ou la réminiscence.

 

Valéry Goblet, directeur général de l’institution, et Mélina Dicensi , infirmière-chef de service en cantou, nous expliquent le fonctionnement et les spécificités de ces petites unités spécialisées.

 

 

Pouvez-vous nous expliquer les caractéristiques principales des unités de soins spécialisées nommées « cantous » ?

Valéry Goblet : Mariemont village a retenu cinq critères pour définir le cantou. Le premier est la petite taille. On a choisi des unités de vie de 15 résidents. Dans la littérature, on parle parfois de 12 résidents comme nombre idéal. Au niveau de l’infrastructure et du ratio efficacité-coût des petites équipes du home, il est apparu que 15 était un bon nombre. Les résidents sont entourés d’un personnel soignant stable, polyvalent et pluridisciplinaire. La même équipe gère continuellement le même cantou, ce qui permet de créer un cadre fixe et rassurant pour les pensionnaires.

 

Le deuxième critère : une architecture prothétique. L’architecture sert de prothèse au handicap du résident. Nos cantous ont évolué dans le temps. On y a levé les obstacles, organisé de larges espaces de déambulation en supprimant les couloirs, et intégré beaucoup de lumière naturelle. Les saisons rythment le quotidien des résidents.

 

Le troisième critère est l’intégration des familles. Ces dernières gardent un rôle très important dans les cantous. Le personnel soignant est le repère du présent, tandis que les familles représentent l’ancrage et les repères du passé. Il est donc important que la mixité s’opère. Les familles, à la longue, viennent rendre visite à l’entièreté de la communauté et non uniquement à leur proche. Elles ne les rencontrent pas nécessairement en chambre, mais dans l’espace commun du cantou, le plus souvent. Par-là, elles font donc aussi partie de la communauté. D’ailleurs, par rapport à cet aspect, les heures de visite sont bien plus larges qu’en structure traditionnelle.

 

Le quatrième critère : du personnel formé spécifiquement à la démence. En outre, l’infirmière en cantou jouant le rôle d’accompagnatrice, de maîtresse de maison, elle est aussi formée à d’autres tâches que les actes infirmiers traditionnels. Notons à ce propos que le personnel choisit volontairement de travailler en cantou. Tout le monde n’est pas fait pour cette fonction. Certains membres de l’équipe travaillant en structure traditionnelle ne voudraient jamais travailler en cantou, et vice-versa, parce que ce n’est pas leur façon de faire. Une infirmière n’est pas forcément  à l’aise avec la préparation des repas. Nous laissons à chacun le soin de trouver sa voie et la structure dans laquelle il se sent bien. Le fait qu’il existe chez nous différents types d’accueil et de fonctionnement permet cette flexibilité.

 

Enfin, le cinquième et dernier critère est l’ergonomie pour le personnel. En règle générale, au niveau de notre ASBL, on part toujours du principe que si le personnel travaille dans de bonnes conditions, les soins donnés se font de manière qualitative également. Tout est pensé pour que le personnel puisse avoir le matériel nécessaire en fonction de la dépendance des résidents.

 

 

Comment s’organise le quotidien des résidents au sein des cantous ?

Valéry Goblet : Le projet de vie s’articule autour des actes de la vie quotidienne, les A.V.Q – Activités de la Vie Quotidienne – et les A.V.J – Activités de la Vie Journalière. Tout est basé autour de ça, un peu comme cela se fait à la maison. J’ai toujours l’habitude de dire que chez soi, on ne s’adonne pas au Scrabble ou à une partie de cartes toutes les après-midis ou tous les jours. Certains jours, on ne fait rien de particulier. Certains jours, on se repose simplement. Bien souvent, la charge la plus importante dans un foyer, c’est l’alimentation : faire les courses, ranger les courses, cuisiner. Mais c’est aussi essuyer la vaisselle, plier le linge ou mettre à jour le calendrier. Au sein du cantou, la communauté s’organise autour de ces différentes activités. Les résidents, emmenés par le personnel, peuvent exécuter ces tâches, comme ils peuvent ne pas le faire du tout. Certains résidents ne le font pas, soit parce qu’ils disent qu’ils l’ont fait toute leur vie et qu’à présent, ils n’ont plus envie de le faire. Soit parce qu’ils ne l’ont jamais fait et qu’ils n’ont pas envie de commencer maintenant. Même s’ils ne prennent pas part activement à l’animation, ils la vivent néanmoins toujours de manière passive, notamment grâce aux odeurs, aux bruits de casseroles, aux mouvements, à la présence permanente d’au moins un membre du personnel, des familles qui entrent et qui sortent, etc. L’objectif est d’organiser la journée de sorte que les résidents puissent toujours être participatifs, même de façon passive, et donc citoyens.

 

A côté de cela, les éducatrices sont présentes dans les services et proposent des activités plus occupationnelles. Comme par exemple l’organisation d’un petit-déjeuner continental le matin, un petit-déjeuner buffet. On en organise un par semaine dans chaque cantou de sorte que tout le monde puisse avoir son buffet continental au moins une fois par semaine. Cela se fait d’ailleurs aussi au sein de nos structures traditionnelles, une fois par mois.

 

Mélina, par exemple, a très fortement développé le projet intergénérationnel en cantou, qui favorise la rencontre entre les personnes âgées désorientées et les enfants.

 

 

Pouvez-vous nous expliquer plus précisément le projet intergénérationnel et ses effets sur les résidents ?

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Mélina Dicensi

Méline Dicensi : Nous mettons en contact les enfants des écoles environnantes avec nos résidents lors d’activités au sein de l’institution ou à l’extérieur du bâtiment, dans le cadre de balades par exemple.

 

Il est formidable de constater que des résidents confus retrouvent toute leur motricité par rapport à des activités qui, autrefois, leur étaient familières. Leur aisance dans l’activité du tricot, par exemple, est assez impressionnante. De la même façon, alors qu’ils ne savent plus piquer dans une frite et la porter jusqu’à leur bouche, il apparaît qu’ils ont gardé tous leurs réflexes par rapport à la prise en charge des enfants. Pour eux-mêmes, ils n’y parviennent pas, mais essuyer la bouche d’un enfant, ils peuvent le faire. Ils ne sont plus capables de se vêtir eux-mêmes mais, en revanche, ils ferment spontanément le manteau des enfants, nouent les écharpes autour des cous et ajustent les bonnets des petits. Le tout, avec beaucoup d’attention et de douceur.

 

On fait souvent face à des groupes d’enfants qui ne connaissent pas la démence chez la personne âgée. Les différents échanges leur permettent de mieux comprendre les réactions des uns et des autres et de développer un grand niveau de tolérance vis-à-vis des aînés. Certains n’ont plus leurs grands-parents et de véritables liens se créent entre eux et les résidents. Lorsqu’ils reviennent au sein de l’institution, ils cherchent les résidents avec lesquels ils avaient accroché. Durant les fêtes de fin d’année, ils s’écrivent des cartes postales. C’est touchant.

 

Chaque cantou est animé d’un projet thématique. On a pu constater, par exemple, que ce qui fonctionnait le mieux auprès des personnes âgées les plus dépendantes, c’était les massages, la relaxation. Le toucher. Du coup, on a développé des projets de bien-être. Certaines infirmières se sont spécialisées dans les huiles essentielles, parce qu’elles étaient portées sur ce type de soin. D’autres se sont formées aux massages. Massages du dos, des mains, pour apaiser le résident de cette façon-là plutôt qu’en lui donnant un médicament. L’induction au sommeil, c’est aussi ça. D’ailleurs, dans le même esprit, on réalise aussi des toilettes dans le noir, avec juste une petite applique murale qui amène la pénombre. C’est très apprécié.

 

 

Comme vous l’avez indiqué, M. Goblet, l’alimentation incarne un projet important, sinon central, en cantou. Comment le personnel officiant s’organise-t-il à ce niveau-là ?

Valéry Goblet : En cantou, les infirmières conçoivent elles-mêmes les menus et font les courses. Nous avons établi un système avec un supermarché environnant : elles commandent les produits en ligne et sont ensuite livrées ici. Les colis passent par la cuisine centrale étant donné que l’on respecte les normes fixées par l’AFSCA – Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire. C’est une évolution à laquelle on a dû faire face récemment. Si l’alimentation est une animation, les normes AFSCA ne s’appliquent pas. Si on pratique de la cuisine de collectivité, alors on doit respecter les normes AFSCA. Tout un temps, l’alimentation était de l’animation mais lors de la dernière visite de l’Agence, il s’est avéré que, les résidents ne prenant pas systématiquement part aux activités culinaires, il s’agissait plutôt d’une cuisine de collectivité. Il a donc fallu se plier aux normes. Nous venons d’obtenir la certification. Désormais, nous avons des plats témoins, des prises de températures dans les frigos, à la sortie des plats, des nettoyants spécifiques pour les tables, etc., et subissons le port d’une surblouse et d’une charlotte lors de la préparation des repas… Ce qui est plus délicat. Nous travaillons en effet avec des personnes désorientées, nous tentons de les replacer dans un contexte familial, de démédicaliser au maximum la structure. Le but du cantou est que le personnel soignant soit vêtu de façon basique et là, depuis peu, il est contraint de porter des accessoires spécifiques. Les résidents ne comprennent pas toujours bien cette nouvelle tendance mais nous n’avons pas le choix.

 

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